Extraits

Dans toute ma recherche, je conçois le corps comme une temporalité provisoire produisant une autre temporalité provisoire : le mouvement. Mon hypothèse consiste à relier la singularité du rapport entre la danse et le temps à la finitude humaine matérialisée par le corps humain. En d’autres termes : associer l’émergence du temps spécifique de l’œuvre chorégraphique à la présence du corps mortel en tant qu’il est lui-même « sujet – objet – matière » de la danse. L’un des grands débats actuels de la critique de danse anglo-saxonne est de savoir si la danse est produite par son contexte ou si elle produit en partie le contexte, si elle est conforme à un processus de pensée ou si elle modifie le processus de pensée. Deborrah Jowitt pense que la danse reflète la société. Mais Sally Banes affirme que les corps dansants « ont aussi le potentiel de provoquer des changements », que « le spectacle de danse occidental a la capacité de changer le monde », en tout cas de « produire de nouvelles pratiques culturelles hors du champ de la danse »[1]. Cette problématique renvoie à ce qui me préoccupe : est-ce le temps qui forme la danse ou est-ce la danse qui forme son temps ? Le temps de la danse est-il comparable à celui des autres arts ou bien présente-t-il un caractère unique ? Quelles variations de temps chaque chorégraphe instaure-t-il ? Quelles sont les ouvertures de temps propres au mouvement dansé ?

Ces questionnements sont indissociables de celui sur la nature du temps. Insaisissable, le temps nous renvoie d’aporie en aporie. Mais plusieurs textures temporelles sont à même d’être effleurées, appréhendées, travaillées. On pourrait discuter la volonté de traiter la question du temps indépendamment de celle de l’espace ; ce choix est pourtant fondamental pour ne pas penser le temps exclusivement en relation avec les données spatiales. Se référer au concept d’espace-temps comporte le risque de ne pas aborder tous les problèmes posés par le temps. Relier l’exploration théorique du temps à celle de l’espace appauvrirait les pistes de travail en excluant des forces propres au temps. Dans les faits, le temps et l’espace sont indiscernables sous maints aspects, mais les différencier impulse une démarche analytique fructueuse.

La question du temps est chevillée à toute action humaine, qu’elle soit ou non artistique. C’est sans doute l’articulation du temps à sa nécessité et à son ambiguïté qui me passionne… La difficulté de ma recherche (ou sa dangereuse flexibilité, c’est ici la même chose) réside en ceci : tout, et donc chaque action, chaque fait, chaque fragment de réel, n’est-il pas une histoire de temps ? Ou, en tout cas, n’est-il pas toujours associable à un paramètre de temps ? Cette réalité impulse ma recherche. Elle rend peut-être la question illimitée, mais elle est aussi ouverture.


[1] BANES Sally, Writing Dancing in the Age of Postmodernism, Hanover : Wesleyan University Press, 1994, pp. 46-48.

Francis Sparshott suggère que la danse contribue, comme les autres arts, à l’activité de l’esprit. SPARSHOTT Francis, A Measured Pace – Toward a Philosophical Understanding of the Arts of Dance, Toronto : University of Toronto Press, 1995, avant-propos, non paginé.