Tu es entré dans une salle de spectacle

Tu es entré dans une salle de spectacle

Tu es entré dans une salle de spectacle[1]

(Préambule)

Tu es entré dans la salle de spectacle. Tu attends. Dans un instant, la représentation commencera.  Elle sera peut-être une étrange conversation dans le noir avec des silhouettes qui suivent un étrange tracé.  Ou peut-être lancera-t-elle des hiéroglyphes quantiques dont tu n’avais même pas idée. Ou encore laissera-t-elle rebondir des corps encapuchonnés qui étaient déjà là quand tu es arrivé. Très vite, quelque chose basculera. Et prendra son temps. Ce n’est pas rien de prendre le temps.  Le temps, c’est la grande parade de la danse. On n’en sort pas indemne. Goûter la plongée dans la durée. S’adonner à une folle immersion dans une physique des sensations qui fait filer l’esprit, l’affûte, le fait flirter avec ces corps croisés un soir, si proches, regards furieusement tactiles, temps démultiplié.

(Quoi ?)

Et cela pourrait s’appeler « Mon amour ». Ou encore « Gravitations ».  Gravitations ? Cela te fait penser à un spectacle de Pina Bausch. À la question « Dites quelque chose de grave », un danseur répond : « La vie est belle ».  C’était dans les années quatre-vingt, c’est au présent. Il y aussi ce titre « Quantum ».  Sans doute parce que, dans la physique quantique, le temps des interactions microscopiques est réversible. C’est ce que je me raconte. Les mille et une fictions du temps chorégraphique sont une gageure de la danse. Le temps du spectacle ? Il délaisse la mesure chronologique, ou plutôt il s’en empare  pour lancer d’autres temporalités. On y suit des courants dangereux (et Man Ray le pressentait déjà quand il concevait son « Dancer danger »). On avance, on ouvre, on s’ouvre, on s’interrompt, on repart, on s’entête, oui, on exagère. Quelle volupté. On peut aussi fictionner la fin des temps : O.C.C.C. O.C.C.C. ? Oh oui, cesser continument. Continuer à cesser. Mais…

(Et alors ?)

Mais quand Régine Chopinot veut cesser, en fait elle recommence. Au XIXème, il y a un drôle de danseur, un type curieux qui s’appelle Frédéric Nietzsche. Lui aussi, il a envie que ça recommence. Alors il parle de « l’éternel retour ». Et lui, aussi, il dit que si ça cesse, c’est pour recommencer . Ça a l’air désespéré, mais non. C’est ce qui permet de préférer. Dans un aphorisme de Par-delà le bien et le mal, Nietzsche se réfère à l’homme « qui insatiablement adresse un da capo non seulement à lui-même, mais à la pièce et au spectacle entier, non seulement au spectacle mais au fond à l’Être qui a besoin de ce spectacle et le rend nécessaire… »[2]. Tenter, expérimenter, commencer, recommencer. Quand les danseurs de Gravitations ne cessent de marcher, ils créent un continuum temporel et spatial qui subvertit la linéarité du temps en lui donnant un volume. Le temps n’est plus identifiable, il s’expérimente.

La répétition est un outil temporel qui creuse la durée et l’évide. Jouant sur une limite souhaitée et redoutée (combien de fois ? jusqu’à quand ?), elle est une obstination inouïe à ne pas cesser. À ne pas mourir. On danse, on continue, on recommence, on faiblit, on insiste, et puis il y a cette affaire incroyable, celle du temps du spectacle qui se conjugue dans la perte des repères. Pour en trouver d’autres. Héraclite le savait : « Ce dont il y a vue, ouïe, perception, c’est cela que, moi, je préfère ». Non pour éviter de penser. Au contraire. Pour penser en connivence.

(L’intempestif)

Expérimenter d’autres temporalités ne signifie pas être hors du temps – ce serait littéralement la mort. C’est avant tout s’arroger la chance de l’intempestif, de l’inactuel. Et les parodies offertes par les dites « actualités » télévisées donnent une chair appréciable à un inactuel qui n’a de cesse de s’amuser avec tous les temps. L’intempestif se produit à contretemps. Il actualise quelque chose d’apparemment étranger à ce qui se passe. Qui se fout de ce qu’il est convenable de faire. Oui, il y a de l’intempestif dans la danse. Intempestif/festif. Mais pas n’importe quelle fête ! La création chorégraphique est placée sous le double signe de l’échappée et de l’in-appropriable. Pas d’investissement à court ou long terme ! Un risque, simplement. On n’oublie pas si vite, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette acmé d’un maintenant.

Je pense aux boules mouvantes de Mon amour, chacune faite de « la lumière du jour, la lumière qui pénétrait partout, brasillant sur la mer vivante, trésor optique si vaste, d’une valeur si astronomique »,  « la planète elle-même, parfaite, précieuse, ce joyau d’un million, d’un billion, d’un trillion de carats, la Terre ! »[3]. Temps astronomique porteur de tant de temporalités, ça insiste, ça danse. Des musiciens soulevés, des planètes qui glissent, des danseurs qui s’approchent, des lumières qui font sauter l’espace, des mots qui s’étoilent à l’infini, mon amour, j’ai tout le temps. Superposition de rythmes disparates. Un temps flottant. Gilles Deleuze le dit : « Un temps non pulsé nous met en présence d’une multiplicité de durées, hétérogènes, qualitatives, non coïncidentes, non communicantes : on ne marche pas en mesure, pas plus qu’on ne nage ou vole en mesure. »[4]. Un temps hétérogène. Mettre en réseau des moments visuels et sonores ; entrelacer des surgissements et mêler leurs instances.

Météores ? Certains spectacles « synthétisent des moments incompatibles, non-identiques, se heurtant les uns les autres », comme le dit Adorno[5] – un fichu univers… Une connexion de temporalités différenciées, qui, chacune, s’actualisent dans la durée pour faire émerger une qualité du temps. Un temps hétérochronique. Ça se mélange, C’est un plan de consistance artistique.

Ce serait ça la danse.

(Ce serait ça la danse)

Mon amour, je gravite en un incroyable quantum qui Oh c’est cessé.

Encore !

Geisha Fontaine

 


[1] Ce texte se réfère aux spectacles de Régine Chopinot (O.C.C.C.), Brice Leroux (Gravitation, Quantum) et Christian Rizzo (Mon amour) présentés dans le festival « Les Météores ».

[2] Nietzsche, Par  delà le bien et le mal, Aubier, 1951

[3] Philip Roth, Un homme, Gallimard, Paris, 2006.

[4] Gilles Deleuze, Conférence à l’IRCAM, 1978

[5] Theodor W. Adorno, Théorie Esthétique, Klincksieck, 1974